Face au vide

Face au vide

C’est une sensation de vide qui prend toute la place, une sorte de bruit blanc permanent qui étouffe tout le reste. Je ne saurais pas le décrire en français, mais j’ai rien qui gifle aussi fort que l’expression « I have nothing to look forward to ». Comme une absence de relief dans le futur où demain n’est pas une promesse mais une menace de répétition.

J’ai pas envie de disparaître de façon brutale ou dramatique et ce n’est pas non plus un appel à l’aide. En fait, c’est beaucoup plus calme que ça et c’est ça qui est effrayant. C’est une indifférence envers ma propre vie. Je me lève pas avec l’envie de mourir mais si ça arrivait là, maintenant, je crois que je m’en foutrais, j’aurais même pas le réflexe de m’accrocher. C’est un peu comme si j’étais devenue spectatrice d’un film qui m’intéresse plus vraiment.

Mon quotidien est devenu un prédateur qui bouffe chaque parcelle de ma volonté, chaque milligramme de créativité. Je passe mes journées dans le chaos, dans un rythme qui ne s’arrête jamais et où mon corps est le prolongement d’une machine. Je donne toute mon énergie à un système qui me recrache tous les soirs complètement vidée.

Le retour n’est pas un refuge non plus, c’est un autre champ de bataille, plus silencieux mais tout aussi épuisant. Un champ de bataille sans frontières où je suis devenue une sorte de gestion de crise permanente. Je gère les humeurs, les responsabilités qui ne sont pas les miennes, les tâches domestiques, les imprévus des uns et des autres. Je porte tout le monde à bout de bras mais je n’ai pas d’endroit où m’asseoir. Je suis la gardienne d’un foyer qui ne m’appartiens pas dans lequel je m’occupe de tout le monde mais où personne ne s’occupe de savoir comment moi je tiens.

J’ai tenté de construire des échappatoires mentale, de me dire que tout ça servait à quelque chose, que j’allais pouvoir partir, m’envoler pour Bangkok, voir enfin la Thaïlande, respirer un autre air. Mais dès que j’essaye d’effleurer ce rêve, la réalité me plaque au sol. Je vois le coût de chaque seconde de liberté, je vois que le moindre plaisir est devenu un luxe inaccessible, une transaction financière qui demande encore plus de fatigue et de sacrifice. À quel moment on a décidé que pour avoir le droit de respirer quelques jours, il fallait s’étouffer tout le reste de l’année ?

Alors petit à petit j’ai démissionné de moi-même. J’ai arrêté de prévoir. J’ai éteint les lumières pour économiser les forces qu’il me reste. J’ai arrêté d’attendre les week-end, arrêté d’attendre les vacances, j’ai arrêté d’attendre que ça change. Je suis devenue une version de moi-même qui fonctionne par automatisme, une ombre qui range, qui travaille, qui sourit et rit par politesse mais qui est partie depuis longtemps.

Je crois que c’est ça le véritable poids de l’existence: le moment où tu réalises que tu n’attends plus rien parce qu’espérer est devenu plus douloureux que de simplement subir. On finit par flotter dans ce gris, sans désir et sans peur, spectateur d’un naufrage et s’en foutre de savoir si on sera sauvé ou non. Je suis juste fatiguée. Mais c’est une fatigue que même dix ans de sommeil ne pourraient pas effacer.