Algorithme de l'échec

Algorithme de l'échec

Parfois, j’ai l’impression que le scénario de ma vie a dû être échangé à la naissance. Je pensais qu’à mon âge, j’étais censée avoir compris la vie. Je me voyais avec un appartement lumineux, une décoration sortie de Pinterest, des plantes qui meurent au bout de deux semaines parce que j’oublie de les arroser ou que mes chats s’en servent comme goûter. Je m’imaginais développeuse dans une grande entreprise, payée comme une reine pour brasser du code dans un open-space qui sent le café hors de prix. J’imaginais commencer mes journées par du sport et finir la semaine à claque la moitié de mon salaire dans des cocktails, à rire du stress du boulot et à planifier mes prochaines vacances.

Mais mon algorithme a complètement foiré, ma réalité a un sens de l’humour très particulier.

Mon open-space s’est transformé en entrepôt Amazon. Le seul algorithme que je nourris a plus de considération pour le placement du scotch et la vitesse de livraison que de l’état de mes lombaires. Je passe la journée à scanner du vide au lieu de créer. Quand je sors à 21h, complètement vidée, j’ai la capacité intellectuelle d’une méduse échouée. Alors au lieu d’aller fêter le week-end, je rentre chez ma mère, l’endroit où le temps s’est arrêté et où mon autonomie est partie mourir.Je n’ai même pas de porte à fermer pour dire au monde de me foutre la paix. Mon intimité a la forme d’un lit d’appoint que je dois replier chaque matin pour effacer toute trace de mon existence. Je dors au milieu du passage, dans une boîte que je dois faire disparaître pour ne pas encombrer la vie des autres. J’ai 32 ans et je dois négocier mon espace vital avec une table basse.

Pendant que les gens de mon âge se demandent quel canapé ils vont acheter, moi je me demande si je peux laisser traîner un livre sans que ça fasse désordre. C’est l’ironie totale, je travaille pour le leader mondial de la logistique, je range les envies des autres dans des cartons, mais je n’ai même pas quatre mur à moi pour y ranger ma propre déception. Et le pire c’est que je dois me taper la charge mentale d’un appartement qui n’est pas le mien. Je range, je nettoie, je gère le bordel des autres. Je suis la boniche d’un lieu où je n’ai aucun droit.

Pas d’amis, pas d’argent, juste des dettes. Et comme je n’ai personne avec qui trinquer mes défaites, je pratique la célébration solitaire: je mange jusqu’à l’explosion, jusqu’à ce que mon estomac soit aussi saturé que mon moral et que le dégoût physique étouffe enfin le vide émotionnel. Je transforme la fatigue en calories pour combler le gouffre entre la fille que je devais être et celle qui a juste mal au dos après 8h à scanner des colis.

Ensuite, je m’installe dans mon salon-dortoir, je lance une énième série pour ne plus penser et je fais du crochet. Des petits rangs de laine, en boucle, coincée dans une spirale infernale de dette pendant que le monde avance sans moi. Je suis là, avec mon crochet de 4mm et mon sarcasme, à essayer de ne pas hurler. J’ai passé tellement de temps à rêver de construire des systèmes complexes que je finis mes nuits à fabriquer des bonnets pour ne pas vriller.

Gâcher sa vie avec autant de précision, ça demande presque du talent. Au moins, on ne peut pas dire que je manque de constance dans l’échec. Ça, c’est le seul truc que je maîtrise à la perfection.

Mais pourtant, au milieu de ce désastre, je ne lâche pas l’affaire. Je vais continuer à me battre, à essayer de gratter chaque jour un peu plus de mon indépendance, de mon bonheur, parce que j’ai pas le choix. Mais je vais être honnête: certains soirs, quand je déplie mon lit ou que mon corps s’écroule de fatigue, j’ai beaucoup plus envie d’abandonner que de me battre. C’est aussi ça, la vérité, c’est ce combat épuisant contre soi-même pour ne pas finir par croire que l’échec est ma normalité.