À la mémoire de celle que je n'ai pas été

À la mémoire de celle que je n'ai pas été

32 ans. C’est le chiffre qui me hante un peu. 32 ans à me regarder dans la glace en me demandant ce qui cloche chez moi, alors que le problème c’était justement de passer mon temps à me regarder dans la glace au lieu de regarder dehors.

Enfin 32 ans, pas tout à fait. J’avais peut-être 10 ans quand le bordel a commencé et que j’ai compris que j’avais pas tiré le bon numéro au loto de la génétique ou de la confiance en soi. Je voyais les autres comme s’ils avaient l’air d’avoir un mode d’emploi pour la vie qu’on a oublié de me donner. Je me disais que si je pouvais pas être la plus belle ou la plus douée, alors j’allais être le plus utile. J’allais être celle sur qui on peut marcher sans que ça salisse ses chaussures.

Du coup, j’ai fait quoi ? J’ai compensé. J’ai passé deux décennies à essayer d’être la fille la plus arrangeante du monde, celle qui dit jamais non, qui dépanne tout le monde et qui s’écrase tellement qu’on finit par oublier qu’elle est là. Je me suis cachée dans les coins et j’ai fait profil bas en espérant qu’on finirait par me donner une médaille ou au moins me dire merci. Je souris, je m’écrase, je m’excuse presque de respirer le même oxygène que les autres. Je suis devenue une experte du camouflage en me cachant derrière des blague ou derrière l’image de la fille sur qui on peut toujours compter. On ne compte pas sur moi parce qu’on m’admire, on compte sur moi parce que je sais pas dire « merde ».

Mais le plus tordu dans tout ça, c’est ma logique de récompense. J’ai instauré une sorte de dictature mentale où chaque petite envie est une carotte au bout d’un bâton qui ne finit jamais. Je me suis auto-infligée un système de récompense complètement idiot et destructeur. Tu veux partir en week-end ? Ok, mais seulement quand tu auras perdu 20 kilos. Tu veux aller voir un artiste en concert ? Pas de soucis, on verra quand tu feras du 38, ça serait dommage de ne pas profiter du spectacle parce que tu vas penser que tu déranges les gens autour.

Mais comme je place cette barre de mérite à un niveau stratosphérique, j’ai l’impression que je ne mérite jamais rien. Je vis constamment dans une salle d’attente qui m’interdit d’exister sans avoir l’autorisation que je suis la seule à pouvoir signer. Et comme je me refuse les vraies joies et que mon cerveau me réclame quand même sa dose de dopamine, je me rabats sur la seule récompense qui me demande pas d’effort: la nourriture, le refuge des ratés, mon seul plaisir et mon pire bourreau. Je me déteste alors je me remplie pour anesthésier le bruit dans ma tête, debout dans ma cuisine, dans le noir comme si les calories ne comptaient pas quand je les vois pas. Je m’enfile des trucs sans même les sentir, juste pour remplir le vide, le gouffre noir entre mes côtes. Et dix minutes après, quand le sucre redescend, la haine revient en force, plus grasse et plus lourde que la veille. Haine, pizza, honte, gâteau, haine, cookie, dégoût, chips. C’est mon triangle des Bermudes personnel.

Mais pendant tout ce temps, je regarde les autres, et c’est ça qui m’a fait exploser. Je scroll sur mon téléphone et je vois des gens qui vivent. Ils voyagent avec leurs bourrelets, ils réussissent sans être des génies, ils s’éclatent alors qu’ils ont une vie parfois plus bordélique que la mienne. Ils ne se disent pas « je suis une merde donc je n’ai pas le droit d’être heureuse ». C’était comme une décharge électrique, j’ai eu une vision de moi à mes 90 ans, sur mon lit de mort, avec pour seul exploit d’avoir été celle qui n’a jamais dérangé personne.

J’en ai marre d’être la spectatrice de ma propre déchéance, de rester dans les coulisses à surveiller les manteaux pendant que les autres dansent sur scène. Je suis fatiguée d’être ma propre ennemie. À force de vivre pour les autres, je suis devenue une figurante dans mon propre film. J’ai des souvenirs qui ne m’appartiennent pas, des passions que j’ai limité pour avoir plus de temps pour les autres. Il est temps que j’arrête de demander l’autorisation pour respirer. Je veux vivre pour moi quitte à décevoir des gens, ou paraître égoïste. Ça va être dur, mais j’ai plus envie de devoir mériter ma vie, je veux juste la prendre. Et la vivre.

Je veux découvrir qui est cette femme sous les couches de culpabilité et de « c’est pas grave » alors que si, c’est grave. J’ai envie de dire non juste pour voir l’effet que ça fait, j’ai envie d’être celle qui dérange plutôt que d’être celle qui s’efface. Je veux apprendre à vivre. Et si je suis nulle à ça au début, c’est pas grave, au moins ça sera ma propre nullité et pas celle que j’ai empruntée pour faire plaisir aux autres.